SOLIDAIRES FINANCES PUBLIQUES

L'administration ne s’en est pas vantée, mais Albert France Services est définitivement enterré. Pour une fois que les médias sont au courant après nous...
Quelques mois plus tôt, Albert devait être l’assistant conversationnel de l’administration, capable d’aider les agent.es des espaces France Services à répondre aux usagers, d’orienter, d’expliquer, de simplifier. Une IA au service du bien commun, évidemment. Souveraine, forcément. Exemplaire, bien sûr.

Aujourd'hui Albert FS est mort dans la plus totale indifférence.

Pas de communiqué triomphant, pas de conférence de presse, pas même un post sur Linkdin embarrassé un vendredi soir. Non : une disparition à bas bruit, presque pudique, comme si le projet n’avait jamais existé. 

Albert, ou la promesse d’une IA administrative éclairée

Rappelons-nous:

Le projet est lancé en grande pompe (funèbre?) par Gabriel Attal en 2024.
Coût du projet : 1,3 million d’euros, développé en interne par la Dinum, direction interministérielle du numérique
Objectif : moderniser l’État à coups de tokens et de prompts.

Puis, un jour, plus rien.
Lors d’un groupe de travail ministériel sur la stratégie IA en septembre dernier, un détail attire l’attention : Albert n’apparaît plus dans les projets présentés. Étrange, pour un fleuron...

Alors nous avons posé la question, innocemment : « Que devient Albert ? »

La réponse tombe, nette, sans détours : "Albert est un échec. Le projet est mort." Rideau. circulez!

Albert rejoint le Panthéon invisible des projets numériques de l’État : ceux annoncés en grande pompe (funèbre), puis enterrés discrètement, pour ne pas saboter le récit officiel d'une IA magique qui va résoudre tous les problèmes de l'administration.

Les raisons de l’échec ?

Interrogée sur les causes de cet échec, l’administration fait preuve d’une créativité remarquable : elle nous renvoie… à une émission de télévision, Cash investigation d'avril dernier, pour en expliquer les dysfonctionnements. L’émission avait enquêté sur Albert, interrogeant des agents des Espaces France Services. Leurs témoignages étaient, disons… peu enthousiastes, c'est un euphémisme !

Oui, vous avez bien lu. Pas de bilan public. Pas de retour d’expérience officiel. Pas de transparence sur les enseignements tirés.

Grâce à nos retours terrains, nous avions pu analyser les réelles raisons de l'échec de AlbertFS.

"Albert répondait souvent moins bien qu’une recherche Google". Et parfois, Albert se trompait. Gravement.

Exemple emblématique : à la question du renouvellement d’une pièce d’identité perdue, Albert affirme que c’est gratuit. En réalité : c'est 25 €.

Une IA administrative qui se trompe sur les démarches administratives : l’ironie était déjà parfaite, avant même qu’on ne décide de la tuer.

Albert rejoint le Panthéon invisible des projets numériques de l’État : ceux annoncés en grande pompe, puis enterrés discrètement, pour ne pas déranger le récit.

Un outil pensé d’en haut, sans les premiers concernés : les personnels

Mais au-delà de ces erreurs grossières, Albert incarne surtout un mal bien plus profond : celui d’un outil conçu d’en haut, sans concertation, déconnecté du terrain et des besoins réels, aussi bien des agent·es que des usagers.

Comme souvent, la technologie a précédé la réflexion, et la communication a précédé l’utilité. Les agent·es, eux, ont été mis devant le fait accompli, sommés d’utiliser un outil qu’ils n’avaient ni demandé, ni contribué à concevoir, ni validé.

Albert n’a pas échoué par accident : il a échoué par méthode.

Le mirage du « tout IA »

Les projets d’IA générative comme Albert naissent et meurent à grande vitesse : on expérimente d’abord, on réfléchit ensuite. Parfois jamais.

Comme le rappelait le directeur de l’INRIA Yann Ferguson, 95 % des projets d’IA générative en entreprise échouent et finissent à la poubelle (chiffre issu d’une étude récente du MIT). L’administration, manifestement, ne fait pas exception.

Et pourtant, elle continue d’investir. Pire : dans certaines directions, notamment à la DGFiP, on applique désormais le mantra du « tout IA générative », proposer un chatGPT interne censé apporter efficience, modernité et économies, le tout, évidemment, à moindre coût.

Les promesses habituelles

Car cela fait plus de dix ans que des systèmes d’IA plus « classiques » sont déjà déployés dans nos missions, sans jamais avoir démontré leur efficacité, si ce n’est pour supprimer des ETP.

Plutôt que d’en tirer les leçons, on préfère les oublier, les enfouir, les effacer du récit, pour mieux célébrer la prochaine innovation miracle.

Solidaires Finances Publiques n’est pas opposé à la technologie, dès lors qu’elle est utile, conçue avec les agent·es et fasse l’objet d’un véritable dialogue social, d’un débat sur son développement

Les outils numériques et les projets d’IA ont des impacts réels sur les missions, les conditions de travail et la qualité du service public : ils doivent donc être pensés collectivement, dans l’intérêt des agent·es et au service de l’intérêt général, et non servir de prétexte à des effets d’annonce ou à pallier les restrictions de moyens.